Publication Date
12 May 2022
Publisher
Agone
Technical Characteristics
Language
Français
Pages
240 Pages
ISBN 13
9782748904932
Format
Epub
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Mousquetaires et Misérables
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« Dans mon enfance, on n'allait pas au cinéma. Ma mère ouvrait le café à 5 heures du matin, pour les éboueurs. Elle m'a pourtant emmenée deux fois à l'Eldorado. Moments luxueux, où on marchait dans la nuit tombée, à la lumière des réverbères. La première fois, c'était pour Les Misérables.
Un an plus tard, à l'occasion inespérée d'une convalescence périlleuse, j'ai lu Le Vicomte de Bragelonne. J'ai lu avec un intérêt un peu distant. Il faut dire qu'il me manquait tout ce qui précède. Mais c'était quand même un Noël.
Ma mère n'est pas à elle seule la représentante du peuple. Mais enfin, elle avait été bonne à tout faire, ouvrière, caissière, elle était fière d'avoir son certificat d'études et se rappelait mystérieusement quelques grandes dates de l'histoire ouvrière. Elle n'avait aucune sympathie pour ceux qui jugent de haut les filles perdues, les malheureux, les pas-chanceux. Elle n'a jamais lu Les Misérables, ni Les Trois Mousquetaires. Mais elle en connaissait l'histoire. Et elle ne s'étonnait pas d'en être à sa façon familière. Elle ne s'en intimidait pas. Ça faisait partie de son patrimoine. Comme pour des millions de gens. Dans le monde entier.
Cette littérature-là ne cherche pas à se mettre « à la portée » mais veut écrire aussi grand que le peuple à venir. Il y a des chansons, l'argot des malfrats, du feuilleton sentimental, du burlesque et du tragique, de la philosophie, un lyrisme flamboyant, des références, du panache et de la politique partout... Et le peuple à venir se l'est, à sa façon, appropriée.
Étrange duo que les Mousquetaires et les Misérables. L'un dit que le pouvoir est vil et l'existence étriquée, mais qu'il reste de quoi être beau contre l'ordre en place, l'ennui, l'injustice, la vie à l'économie, si on est ensemble. L'autre dit que l'ordre en place massacre, mais qu'on peut ouvrir l'avenir, debout sur les barricades, réelles ou mentales. Le peuple lit là ses peines, ses puissances et se fortifie dans ses peines et ses puissances.
Le petit peuple trop remuant qui se fera massacrer tout au long de ce XIXe siècle trop remuant et qui persévérera dans son absence de goût fera des Misérables sa légende, et, masse qui massivement se fout de l'Art, surtout avec une majuscule, fera de surcroît des Mousquetaires son idéal d'étincelante camaraderie. Le populo s'y est aimé, le populo s'y est embelli et armé : il a choisi ses Internationales romanesques. Rencontre fabuleuse entre les imaginaires des exilés de la Révolution, des orphelins de sa promesse de compléter l'humanité. On ne comprend rien au XIXe siècle si on ne comprend pas qu'il naît de la Révolution, qu'il la rêve sans trêve, y compris dans sa version cauchemar. Ce surgissement a reconfiguré le paysage mental, le sol et le ciel tremblent, l'individu est fêlé. Car la Révolution a inventé le peuple.
Comment se fait-il que la littérature française du XIXe siècle ait fourni au monde quelques-uns de ses héros universels ? que ça commence ici et là, cette production d'imaginaire populaire ? et que ça s'arrête pour ne plus jamais reprendre ?... Où l'on voit comment ce qu'écrit un romancier est plus grand que lui lorsqu'il est à l'écoute de son temps de révolte populaire.
Chroniqueuse à La Quinzaine littéraire, à Révolution puis membre de la rédaction du Monde diplomatique, Évelyne Pieiller a écrit pour le cinéma et le théâtre mais aussi essais et romans - derniers parus, Une histoire du rock pour les ados (2019), L'Almanach des réfractaires (2017).
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Un an plus tard, à l'occasion inespérée d'une convalescence périlleuse, j'ai lu Le Vicomte de Bragelonne. J'ai lu avec un intérêt un peu distant. Il faut dire qu'il me manquait tout ce qui précède. Mais c'était quand même un Noël.
Ma mère n'est pas à elle seule la représentante du peuple. Mais enfin, elle avait été bonne à tout faire, ouvrière, caissière, elle était fière d'avoir son certificat d'études et se rappelait mystérieusement quelques grandes dates de l'histoire ouvrière. Elle n'avait aucune sympathie pour ceux qui jugent de haut les filles perdues, les malheureux, les pas-chanceux. Elle n'a jamais lu Les Misérables, ni Les Trois Mousquetaires. Mais elle en connaissait l'histoire. Et elle ne s'étonnait pas d'en être à sa façon familière. Elle ne s'en intimidait pas. Ça faisait partie de son patrimoine. Comme pour des millions de gens. Dans le monde entier.
Cette littérature-là ne cherche pas à se mettre « à la portée » mais veut écrire aussi grand que le peuple à venir. Il y a des chansons, l'argot des malfrats, du feuilleton sentimental, du burlesque et du tragique, de la philosophie, un lyrisme flamboyant, des références, du panache et de la politique partout... Et le peuple à venir se l'est, à sa façon, appropriée.
Étrange duo que les Mousquetaires et les Misérables. L'un dit que le pouvoir est vil et l'existence étriquée, mais qu'il reste de quoi être beau contre l'ordre en place, l'ennui, l'injustice, la vie à l'économie, si on est ensemble. L'autre dit que l'ordre en place massacre, mais qu'on peut ouvrir l'avenir, debout sur les barricades, réelles ou mentales. Le peuple lit là ses peines, ses puissances et se fortifie dans ses peines et ses puissances.
Le petit peuple trop remuant qui se fera massacrer tout au long de ce XIXe siècle trop remuant et qui persévérera dans son absence de goût fera des Misérables sa légende, et, masse qui massivement se fout de l'Art, surtout avec une majuscule, fera de surcroît des Mousquetaires son idéal d'étincelante camaraderie. Le populo s'y est aimé, le populo s'y est embelli et armé : il a choisi ses Internationales romanesques. Rencontre fabuleuse entre les imaginaires des exilés de la Révolution, des orphelins de sa promesse de compléter l'humanité. On ne comprend rien au XIXe siècle si on ne comprend pas qu'il naît de la Révolution, qu'il la rêve sans trêve, y compris dans sa version cauchemar. Ce surgissement a reconfiguré le paysage mental, le sol et le ciel tremblent, l'individu est fêlé. Car la Révolution a inventé le peuple.
Comment se fait-il que la littérature française du XIXe siècle ait fourni au monde quelques-uns de ses héros universels ? que ça commence ici et là, cette production d'imaginaire populaire ? et que ça s'arrête pour ne plus jamais reprendre ?... Où l'on voit comment ce qu'écrit un romancier est plus grand que lui lorsqu'il est à l'écoute de son temps de révolte populaire.
Chroniqueuse à La Quinzaine littéraire, à Révolution puis membre de la rédaction du Monde diplomatique, Évelyne Pieiller a écrit pour le cinéma et le théâtre mais aussi essais et romans - derniers parus, Une histoire du rock pour les ados (2019), L'Almanach des réfractaires (2017).
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Publication Date
12 May 2022
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Agone
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Language
Français
Pages
240 Pages
ISBN 13
9782748904932
Format
Epub
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