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La veste de fer
Dans un village africain, Engoulou, vieux planteur respecté, affronte chaque matin le froid et ses rhumatismes avec une seule obsession : sa « veste de fer », cette bouteille d’arki qui le réchauffe et le fait parler.
(Le théâtre c’est la concession d’Engoulou. Lumière sur le maître des lieux enveloppé dans un vieux tissu de coton)
ENGOULOU
Mais qu’est-ce que c’est encore que ce froid qui me glace les os ? Et tous les matins, c’est pareil. J’ai toutes les peines du monde à remuer ma vieille carcasse. Ah, ce rhumatisme !
(Il appelle)
Youssa ! Youssa !
VOIX DE YOUSSA
Ooooéééé !
ENGOULOU
Attends-tu que je sois comme un bloc de glace pour m’apporter ma « veste de fer » ? (Il rit) Et ces gendarmes qui voudraient nous interdire l’essentiel de la vie-même ! Ils sont fous, ces gendarmes... Mais qu’est-ce qu’elle peut faire encore quand je lui demande ma bouteille. Youssa ! Qu’est-ce qui se passe, Youssa ? Bientôt, il va arriver du monde. On dirait que tu tiens à ce que tout le village soit au courant...
YOUSSA
J’arrive. Un peu de patience. Je voudrais tout apporter à la fois.
ENGOULOU
Quoi, tout apporter à la fois ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Le liquide se serait-il répandu dans toute la case pour que tu prennes tant de temps ? Je vais mourir, et par ta faute. Si j’étais sur des sables mouvants à t’attendre, je me serais déjà enlisé jusqu’au cou.
YOUSSA
Jusqu’au cou, seulement ! II te resterait encore le trou de la boisson !
ENGOULOU
Je n’ai que faire de tes réflexions, monstre engendré par tous les diables !
YOUSSA
Tiens, la voilà, ta bouteille; oui, ta « veste de fer », comme tu dis. Et cesse de me casser les oreilles.
ENGOULOU
Combien de fois devrais-je te répéter que même si je suis seul, tu dois agir avec la plus grande discrétion ?
YOUSSA
Quoi, discrétion ?
ENGOULOU
Qu’est-ce que ça te coûte de dissimuler la bouteille sous une vieille étoffe ou sous le pan de ta robe ? Non, toi, tu es pour les exhibitions. Quand il y a des gens, c’est pareil. Comment veux-tu qu’ils partent ensuite ? Ils restent jusqu’à la dernière goutte, et moi, je me retrouve sans rien.
YOUSSA
Tu ne peux donc pas te contenter de tout ce que je mets en réserve pour toi ? Si j’agissais comme tu me le demandes, on me montrerait du doigt. N’attends pas de ma part des bassesses pareilles, égoïste. Comme si tu n’étais pas un grand planteur, un personnage respecté, l’adjoint au chef de ce village ! Comme si tu n’avais pas les moyens de soûler tous les jours tous les ivrognes du pays !
ENGOULOU
Tu me casses les oreilles !
YOUSSA
On dirait que tu ignores la manière dont on est reçu chez la femme du chef. Pourquoi elle et pas moi ?
ENGOULOU
Tes démonstrations ne visent donc qu’à concurrencer la première dame de ce village ?
YOUSSA
Je ne veux concurrencer personne; surtout pas elle. Son mari la couvre d’éloges du matin au soir, tandis que moi, je ne suis pas plus appréciée qu’un vieux balai !
ENGOULOU
Tu me fais toujours attendre.
YOUSSA
Je ne pouvais tout de même pas tout lâcher - mes œufs, mes victuailles - rien que pour t’apporter ton arki !
ENGOULOU
Qu’est-ce que je disais... Le problème, c’est ton « rien que ». Il te transforme le cœur en bloc de pierres.
YOUSSA
(Elle explose)
shield_question Frequently Asked Questions
person_edit À propos de l'auteur
Auteur·e collectif·ve publié·e en 2013 aux éditions NENA/Clé, La veste de fer s’inscrit dans une démarche de création théâtrale africaine francophone. Ce texte, à la fois percutant et accessible, reflète une volonté de mêler tradition orale et écriture contemporaine, tout en abordant des thèmes universels comme le pouvoir, la dépendance et les tensions sociales. L’œuvre se distingue par son style direct et son ancrage dans les réalités villageoises, offrant une voix singulières aux dynamiques souvent ignorées des sociétés rurales.
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